Habitations collectives

par Albert Laprade (1950)

Récemment, le Maître Le Corbusier, devant un aéropage d’architectes les plus éminents, exprimait le désir de voir s’instituer des enquêtes sérieuses pour connaître ‘les besoins profonds’ de l’Homme quant à sa Maison. Cette idée, en apparence paradoxale, si l’on songe à la multitude de maisons reconstruites depuis cinq ans, est bien au contraire une idée lumineuse.

En effet, avant de ‘construire la Maison des Hommes’, si l’on s’enquiérait de leurs besoins! En France, il suffit d’être né dans la pauvreté, dans l’une quelconque de nos provinces, pour donner aussitôt sans crainte d’erreur, la conclusion d’une pareille enquête.

De toute ancienneté, les Français ont rêvé de la maison individuelle bien solide avec un jardin clos de murs, où chacun vit rigoureusement ‘chez soi’, à sa guise, hors de toute surveillance des tiers, cultivant fleurs, légumes et fruits, élevant poules et lapins, tandis que les enfants prennent leurs ébats dans l’enclos. Des ascendances paysannes millénaires ont ainsi façonné les instincts profonds. De plus, les Français sont, par essence, économes, prudents. Ils adorent avoir des provisions d’avance, du charbon, du bois, des pommes de terre, des haricots, un jambon, du vin, sans compter des bouteilles, des bouchons, des ficelles, des emballages, des vieux chiffons ‘qui peuvent servir’. D’où ce goût particulier pour les greniers, les caves, les celliers, les débarras, les placards. Ajoutons à ces données l’amour-propre extraordinaire de la ménagère française. Elle trouve qu’il vaut mieux ‘faire envie que pitié’. Elle ne veut pas qu’on pénètre dans sa vie intime, qu’on voie son linge très raccommodé, ses assiettes parfois ébrêchées, sa nourriture parfois modeste, les lits pas faits. Et par contre elle veut que l’étranger, survenant à l’improviste chez elle, trouve un intérieur impeccable.

Couverture de l’ouvrage. Bourget Pierre et Laprade Albert (dir. collection), Habitations collec- tives, Paris, éd. Jacques Vautrain, coll. “Documents d’architecture française contemporaine”, 1950, 96 p.

Les citadins de vieille souche, les intellectuels et les gens distingués, peuvent sourire de cette conclusion à de multiples enquêtes du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest, chez des ci-devant bourgeois, chez des ouvriers, ou même chez de très économiquement faibles : en Province les choses sont comme cela. Ajoutons que de telles données sont valables en maints pays.

Mais c’est dire la Révolution que représente dans les habitudes françaises la construction massive d’immeubles collectifs. Les besoins de logements sont tellement immenses, pressants, la fortune du pays après deux longues guerres s’est tellement amenuisée, que les Pouvoirs Publics ont été dans la nécessité de développer considérablement la construction d’habitations collectives, solution qui s’impose en certaines villes, du fait de la rareté des terrains, du prix élevé des nouvelles voiries.

L’effort a particulièrement porté sur des maisons pour classes moyennes, ou classes ouvrières très évoluées. Nous disons classes avec un s, car à l’intérieur d’une classe typique comme la classe moyenne ou la classe ouvrière, il est des gammes de ‘standing’ extraordinairement variées.
Le désir de hausser la qualité de l’habitat devait conduire à un confort généralisé avec W.C. individuel, évier, lavabos avec eau courante froide et chaude, bac à laver, douche (ou baignoire), vide-ordures, voire avec ascenseur, chauffage central ou chauffage urbain, etc… Malheureusement on se heurte vite à des prix tels que la location de ces logements, avec taux d’intérêt même très réduit, effraye ‘la masse’ habituée à des loyers d’un prix dérisoire.
On a pu même dire, en plaisantant, que tel grand ‘collectif’, jugé parfait, ne sera accessible qu’à des trafiquants ou à des ‘stars’ richement entretenues. En effet, le confort très moderne et très poussé coûte extrêmement cher. Au surplus, la plupart des aspirants-locataires n’en demandent pas tant. Aussi les petits immeubles à 2 ou 3 étages au-dessus du rez-de-chaussée, conçus avec un confort minimum et pouvant être loués aux prix les plus bas, sont très demandés et devraient donner lieu aux plus importantes réalisations.

On a usé de beaucoup d’ingéniosité pour essayer de faire baisser le prix des bâtiments par une standardisation intensive, on a beaucoup poussé la préfabrication en tout, mais, jusqu’à présent, il ne semble pas que le mouton à cinq pattes ait été découvert. Ce qui est ‘bien’, coûte toujours assez cher. Ce qui est économique à l’excès, donne souvent des déboires. La solution ‘la meilleure marché’ s’avère parfois à la longue ‘la plus chère’, parce que fragile, parce que réclamant de coûteux frais d’entretien, parce que tombant en ruine au bout de dix ans. Il faut bien se mettre dans la tête qu’il en est des maisons comme des souliers. Il y en a à tous les prix et, comme disent les bonnes gens, on en a toujours pour son argent. Dans un pays étranger, nous voyions récemment des maisons ‘très bon marché’. Il fallait voir la qualité des bois ! Occupées depuis 15 jours par des ouvriers pauvres, ces maisons s’avéraient des taudis garantis pour bientôt.

Après la guerre précédente, nous avons vu les architectes s’enthousiasmer pour tel ou tel type de construction, pour tel ou tel matériau. Rapidement, la désillusion est venue, donnant de cruels démentis à des publicités pré-triomphantes. Dès maintenant, d’autres expériences, à peine vieilles de 2 ou 3 ans, naguère si prônées, laissent entrevoir des échecs.

Aux périodes d’après guerre correspondent cycliquement des crises d’orgueil extraordinaires. Celle actuelle bat les records de la précédente. L’intelligence (enfin) vient d’apparaître sur la terre et des prodiges nous sont promis. Et puis un beau jour, le vieux ‘bon sens’, tourné en dérision, se vengera et tôt ou tard par des biais, réapparaîtra comme une nouveauté étonnante, une vérité pas tellement absurde.

Dans leur ensemble, les nouvelles constructions collectives françaises sont avant tout caractérisées par beaucoup de sérieux, par la recherche du solide, du pratique. Elles auront l’avantage de durer longtemps, mais par suite d’une certaine indiscipline surtout chez les enfants, terriblement ‘diables’, on ne peut espérer ‘les entourages’ si poétiques des maisons collectives suisses, hollandaises, suédoises, où de longue date une clientèle payant des loyers élevés semble attachée à la beauté des pelouses, des arbres et des fleurs.

Les plans des maisons françaises ne diffèrent pas sensiblement des plans des maisons étrangères. Ici et là même désir d’éviter la place perdue, bien que dans une maison on puisse dire que les occupants savent à merveille tirer parti du moindre centimètre carré. Quant aux façades, elles sont variées à l’infini, tant le pays regorge de beaux matériaux et les plus divers : pierre de taille, moellons, briques, enduits, éléments de béton préfabriqués et bouchardés, métal, etc…

Un problème est assez particulier en France, celui du chauffage. La France ne dispose que de charbon peu abondant et cher, d’électricité également chère et toujours distribuée avec parcimonie pour le chauffage domestique. En sorte que pour avoir un foyer unique, beaucoup de familles de condition modeste sont obligées de vivre en saison froide, c’est-à-dire pendant près de huit mois, dans leur cuisine.

Nous voyons même des personnalités éminentes organiser leur cuisine avec un soin méticuleux pour y vivre, mais pour une autre raison: la disparition des domestiques qui a transformé la maîtresse de maison en ‘bonne à tout faire’. De toute façon la ‘salle d’eau’ pour bouillir et laver le linge, et un séchoir, soit dans un grenier, soit en extérieur et rendu invisible par un caillebotis de béton sont indispensables. Cet attrait vers la cuisine est surtout sensible dans le Nord, où l’on souffre en hiver non seulement du froid mais de l’humidité, et les populations septentrionales, pourtant rudes, s’avèrent particulièrement frileuses. Si l’on admet les chambres glacées pour la nuit, par contre la cuisine, où bout sans arrêt l’eau chaude pour le café, est toujours la pièce essentielle. La maisonnée y entoure le feu comme il y a des milliers d’années. Dès le saut du lit, tout le monde accourt vers la seule pièce chaude qui sera le refuge de la famille jusqu’au coucher. La vie serait déjà très changée si, sur le fourneau, étaient branchés deux radiateurs susceptibles de chauffer suffisamment la pièce commune et la salle d’eau, mais ce fourneau avec radiateurs n’est jamais compris dans l’équipement de l’immeuble. Le chauffage central demeure le rêve de tous, mais si on interroge les ‘travailleurs’, ceux-ci vous indiquent qu’il leur est impossible de réserver les sommes voulues pour avoir ce plaisir. D’autres chapitres de budget leur semblent plus indispensables, et notamment une bonne nourriture.

Cette nécessité d’avoir chaud, mais au moindre prix, centre l’intérêt de la famille sur la cuisine au moins de septembre à juin, c’est-à-dire pendant 9 mois sur 12. Aucune ménagère n’admettra d’avoir deux feux allumés à la fois, un dans l’alcôve-cuisine, et un dans la grande salle commune.
Pour l’instant, cuisine de moyenne grandeur, ou alcôve-cuisine donnant sur une grande salle commune, se partagent les suffrages des architectes. Mais les femmes, principales usagères, auront le dernier mot et dicteront bientôt leurs volontés.

La disparition généralisée des domestiques laissant à la mère de famille une besogne écrasante, aura même sur les plans futurs de singulières incidences. Jadis les cuisines étaient du côté de la vilaine vue, et au Nord. Avec la vulgarisation des frigidaires nous sommes persuadé que plus tard, on mettra dans des bâtiments ayant façades au Sud et au Nord, les cuisines-salles à manger, avec la chambre des enfants, en place d’honneur, c’est-à- dire à Midi, tandis que les ex-pièces nobles (le salon, la salle à manger) et la chambre principale des parents, passeront au Nord. Situation pas tellement détestable, si on a au surplus l’argent voulu pour payer le combustible. Se défendre contre la chaleur coûte d’ailleurs plus cher et représente un problème infiniment plus difficile, que de se défendre contre le froid.

Ainsi la Maison des Hommes pose des problèmes multiples et il serait essentiel au départ de connaître à fond les habitudes des usagers. La vie d’un jeune intellectuel, d’un jeune architecte par exemple, ayant une femme élégante, pas d’enfants, et beaucoup de relations, n’a aucune espèce de rapport avec celle d’un ménage d’ouvriers au budget étriqué, avec beaucoup d’enfants et vivant une vie strictement familiale. Un intérieur d’une femme coquette, ne travaillant pas, qui est ‘servie’, et pour laquelle l’argent ne compte pas, ne doit ressembler en rien à l’intérieur d’une femme qui travaille durement. Faire la maison qu’on aimerait soi-même habiter, peut conduire à de terribles erreurs si les futurs habitants sont dans la nécessité de vivre une vie totalement différente de la vôtre. On pourrait même dire que, faute d’avoir vécu la vie provinciale, on court le risque d’être totalement à côté de la question en donnant des directives hors du réel.

Des normes trop strictes et trop uniformes peuvent amener à de graves malentendus. Chaque province a ses besoins et ses habitudes résultant du climat, de la nature du travail, des activités économiques.

Et de plus, il faudrait bien étudier le budget des Hommes, chiffrer les charges des ‘collectifs’, adapter les habitations aux habitants et non les habitants aux habitations. En un mot, le bon sens doit reprendre le dessus.

Cela étant, on pourrait dès maintenant formuler bien d’autres pronostics pour demain. Il est certain que la France sera vite essoufflée financièrement si elle veut continuer à faire des maisons optima. Une infime aristocratie de bénéficiaires sera dans la joie, alors qu’une immense majorité de postulants risque d’attendre longtemps son tour. Le mieux serait de loger non pas magnifiquement x milliers de ménages, mais de loger simplement mais décemment x milliers de ménages multipliés par deux, en commençant par les ménages sans toit et les locataires actuels des taudis. Il est vraisemblable qu’une évolution se fera par la suite dans ce sens.”

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